Collectif Gardem Lo Larzac
Vous parlez « armée » ? Eh bien parlons-en !
Gilles Gesson
Article mis en ligne le 27 juin 2018
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Depuis l’arrivée de la 13e DB de la Légion étrangère sur le camp du Larzac, nous sommes continuellement abreuvés d’articles de propagande militariste dans les pages de la presse locale. Le Journal de Millau (JdM) se distingue particulièrement dans cet exercice. Dernier exemple en date : les trois (!) pages consacrées à la mission de la 13e DBLE au Mali dans le numéro daté du 21 juin… après la page consacrée au même sujet dans le numéro précédent. Attention, on frôle l’overdose ! Mais bon. Vous voulez donc nous parler de l’armée ? Eh bien parlons-en…

L’opération Barkhane, où est engagée la 13e DBLE, est une opération menée par l’armée française au Sahel, qui vise à lutter contre les groupes armés salafistes jihadistes [sic]. Lancée le 1er août 2014, elle prend la suite des opérations Épervier au Tchad (février 1986 à juillet 2014) et Serval au Mali (janvier 2013 à juillet 2014). Elle mobilise plusieurs milliers de soldats contre quelques centaines de jihadistes. Voilà pour la thèse officielle.
Première remarque, à partir de cette dernière donnée. Si, comme il est écrit en page 2 du JdM, « 500 jihadistes ont été tués ou "neutralisés" depuis l’été 2014 », comment se fait-il que le problème ne soit pas encore résolu ? Mais il est vrai que cette estimation nous est ici donnée par les organisateurs…

Seconde remarque. Le fait que « Barkhane » succède à « Épervier » et « Serval » démontre que ces dernières n’ont donc servi à rien, du moins quant à l’objectif officiel de pacification de la région. Mais il est vrai, comme nous le verrons plus loin, que le véritable objectif n’est pas là…

Troisième remarque. Il est pour le moins déconcertant de constater que la France engage des opérations militaires hors de chez elle (50 opérations menées en Afrique en trente ans !) sans mandat international. Elle est pourtant membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, officiellement vouées à la recherche de la paix dans le monde depuis des décennies. Mais il est vrai que nous sommes ici dans une « guerre » néocoloniale puisque la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad (voir la carte en page 15 du JdM) sont d’anciennes colonies françaises et que, dans notre monde régi par la loi de la jungle, une ancienne métropole n’a pas besoin de permission pour intervenir et protéger ses intérêts… Et il est vrai aussi que suivant l’adage « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », la France, soi-disant patrie des Droits de l’Homme, doit trouver des débouchés à ce qui est devenue sa principale industrie : l’armement, c’est-à-dire le commerce de la mort…

Mais alors, en récapitulant tous ces « il est vrai », pourquoi ne pas nous parler simplement de l’évidence qui s’en dégage : la France, nain politique à l’échelle mondiale, intervient militairement dans ses anciennes colonies en Afrique pour défendre ses intérêts géopolitiques (« la Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf ») et économiques (vente d’armes, protection des intérêts locaux des firmes françaises telles que Total, Areva, Bolloré, etc.). Un constat confirmé par une étude du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), selon laquelle « une opinion répandue au Niger, au Mali et au Burkina Faso est que l’intervention militaire française ne répondrait pas aux causes profondes de la déstabilisation de la région et contribuerait à la maintenir dans le sous-développement. La France irait jusqu’à entretenir une violence servant ses intérêts » (1). Voilà qui contredit fortement les affirmations gratuites qui suintent de ces pages de propagande quant à l’ « activité humanitaire » menée par l’armée française (« L’accueil réservé par la population reste chaleureux », « Le marché [de Gao] à nouveau joyeusement anarchique » en page 14, « Les légionnaires ont participé à des projets locaux de développement » en page 16, etc.).

Le problème est que cela à un prix. D’abord humain. Sans nous parler, et c’est très regrettable, des « dommages collatéraux » inhérents à toute guerre au sein de la population civile (2) (mais on fait de la propagande ou on n’en fait pas, n’est-ce pas ?), le JdM nous informe (page 2) que « vingt-deux soldats ont été tués depuis le début de l’opération ». On nous dit souvent qu’ils sont « morts pour la France ». Soit. Mais il faut dans ce cas entendre par « France » la caste des politiciens, des industriels et de leurs actionnaires qui gère désormais notre pays comme une firme, ne reculant devant rien, pas même le sang de jeunes hommes, pour préserver leur business. Et ne reculant pas plus devant le sang des victimes des attentats qui ont frappé la France (3), dont l’origine est à rechercher en partie dans les interventions militaires françaises extérieures. Et là, le cynisme de « nos » dirigeants atteint des sommets, puisque leur « politique » leur permet de gagner sur tous les tableaux : à l’extérieur, les ventes d’armes atteignent des sommets et les intérêts « français » (comprenez : « les leurs ») sont protégés ; à l’intérieur, la population, victime, et elle seule, des attentats, est néanmoins disposée à accepter une limitation de ses libertés (4).

Cela a aussi un prix économique et social. Alors que l’on tente de nous faire croire que la France, cinquième puissance économique mondiale, est au bord du gouffre et que sa survie ne passe que par l’austérité, le projet de loi de finances 2018 a prévu une augmentation du budget des armées de 1,8 milliard d’euros, pour atteindre le total de 34 milliards (!). La couverture des opérations extérieures, quant à elle, est portée à 650 millions d’euros en 2018, au lieu des 450 millions de 2017. Un effort financier sans précédent sur les trente dernières années de budget des armées. Et pendant ce temps, les salariés, les retraités, les chômeurs se serrent la ceinture. Les universités, les hôpitaux, les EPHAD n’ont plus les moyens de remplir leurs fonctions. Et les services publics coûteraient trop cher…

Alors, messieurs les journalistes, si vous voulez vraiment nous informer, creusez un peu plus tous ces sujets. Ceux qui nous concernent vraiment, puisque nous en subissons les conséquences dans notre quotidien. Un quotidien qui nous intéresse donc bien plus que celui de quelques bidasses parachutés dans le désert africain pour défendre les intérêts d’une caste, même si celle-ci vit à nos crochets (comme les militaires, soit dit en passant). Ou bien vous pouvez toujours postuler comme pigistes à Képi Blanc, le mensuel de la Légion étrangère. Vous serez là à votre place et nous lâcheriez un peu les… brodequins.

Gilles GESSON
(habitant du Larzac)

(1) Camille Belsœur et Rodrigue Arnaud Tagnan, « Au Sahel, la colère sourde des populations contre les troupes françaises », Slate, 17 août 2017.
(2) Comme par exemple cet enfant malien de 10 ans tué et enterré en catimini le 30 novembre 2016 par des soldats français qui le considéraient comme un « guetteur »…
(3) Il a été récemment démontré que l’entreprise Lafarge a versé 13 millions d’euros entre 2011 et 2015 à Daech pour préserver son usine syrienne et que la DGSE était au courant, ce qui revient à dire que l’Etat français a couvert le financement indirect des attentats parisiens de 2015…
(4) Le fameux « état d’urgence », aujourd’hui retranscrit dans la loi commune, permet avant tout de museler toute contestation (exemple parmi tant d’autres : en octobre 2016, dans le livre « Un président ne devrait pas dire ça... », François Hollande reconnaît que l’état d’urgence a été un prétexte pour interdire les manifestations des écologistes en marge de la COP21 à Paris en décembre 2015).

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