Mathieu Albouy (Reporterre)
Le Sauvage, pionnier de la presse écologiste
Article mis en ligne le 10 décembre 2014
dernière modification le 11 décembre 2014
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L’écologie politique est le produit d’une histoire. Ses fondamentaux viennent de l’agitation politique et culturelle des années 1970. La presse écologiste a joué un rôle essentiel pour la faire émerger et l’installer dans le paysage français. Le Sauvage, de 1973 à 1980, fut le plus lu de ces périodiques.

En 1972 le grand public est alerté pour la première fois des problèmes écologiques qui pèsent sur la planète. C’est la traduction en français du Rapport Meadows, Limits to growth, dit du Club de Rome. L’ONU organise sa première conférence internationale sur l’environnement à Stockholm tandis que le mouvement de protection de la nature et de l’environnement devient plus radical, plus politisé.

Des « soixante-huitards » s’inquiètent des menaces du capitalisme sur l’avenir de l’humanité. Les Français deviennent plus attentifs à ce qu’on commence à appeler la « qualité de la vie ».

Des réticences initiales

Claude Perdriel, directeur du Nouvel Observateur, prend note de cet intérêt dans la société, au-delà de l’actualité récente. Son hebdomadaire est alors un porte-drapeau de l’intelligentsia de gauche non-communiste et pas encore libérale. Il a déjà été contacté par le journaliste Alain Hervé qui désire lancer un périodique « écologiste ». Le mot est encore très mal connu, et désigne une sorte de nouvelle vague de l’environnementalisme.

Il s’agit de faire un journal de qualité qui présente l’actualité sous un nouvel angle et dans des dimensions jusqu’ici ignorées par la presse. Claude Perdriel hésite. Il voudrait bien proposer un titre qui s’adresse à ce qu’il pressent comme un nouveau lectorat mais il ne supporte pas deux choses chez les écologistes : leurs réticences face à la publicité et leur refus du nucléaire.

Par conviction d’abord : Claude Perdriel est polytechnicien, entrepreneur industriel. Pour lui, le nucléaire représente le progrès, l’avenir. Il croit les ingénieurs qui affirment que cette nouvelle technologie ne présente aucun risque. Sa principale réticence est néanmoins financière : EDF est l’un des principaux annonceurs publicitaires de la presse.

Poussé par l’actualité du rapport Meadows et influencé par certains membres influents de la rédaction, Philippe Viannay et Michel Bosquet, alias André Gorz, Claude Perdriel décide cependant de confier à Alain Hervé un numéro spécial du Nouvel Observateur sur l’écologie qui paraît en juin 1972.

Le numéro intitulé « La Dernière Chance de la Terre » contient des signatures prestigieuses comme celles d’Edgar Morin, Théodore Monod et André Gorz. C’est un succès imprévu : 250 000 exemplaires. Alain Hervé obtient la création de son périodique avec une équipe de sept personnes pour un lancement au printemps 1973.

Un succès qui ouvre la brêche

Le Sauvage n’est pas le premier mensuel écologiste. Il est doublé en novembre 1972 par La Gueule Ouverte, dirigé par un dessinateur de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, Pierre Fournier. Cet autodidacte veut à la fois diffuser l’écologie et s’essayer à la vie en communauté dans son village des Alpes. Actuel, le journal de l’underground, participe de son côté à la promotion de l’écologie, parmi d’autres thèmes mis au jour par la contre-culture américaine.

L’inspiration américaine est également à l’origine du Sauvage. Alain Hervé a été converti à l’écologie par les Friends of the Earth qui l’ont convaincu de fonder les Amis de la Terre. L’association connaît un développement rapide à Paris puis dans le reste de la France et s’impose comme le principal pôle écologiste dans les années 1970. Alain Hervé en a rapidement confié la direction à un jeune militant, Brice Lalonde, qu’il a également recruté pour le Sauvage. D’autres Amis de la Terre y écrivent régulièrement comme Pierre et Laurent Samuel.

Entre catastrophisme et espoirs

Le Sauvage intitule son premier numéro L’Utopie ou la Mort. On y trouve un catastrophisme très prononcé : l’éditorial s’intitule « les Trente Dernières années de la Terre ». Cette noirceur est contrebalancée par un intérêt pour les alternatives en tout genre : vie communautaire, énergie solaire, pédagogie innovante, agriculture biologique…

L’écologie y est présentée comme « le plaisir de vivre » et comme une « science subversive ». Il n’y a pas d’approche culpabilisatrice ni de morale de la restriction, car c’est l’organisation de la société et de l’économie qui sont mis en accusation, pas les comportements individuels. L’écologie est encore une pensée trop jeune pour offrir un programme de réformes précises ni pour prétendre avoir une position sur tous les sujets. « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste » comme le proclame L’An 01, une bande dessinée réalisée par Gébé dans Politique Hebdo, l’ancêtre de Politis.

Un parcours politique

Avec différents changements de formule, les journalistes du Sauvage accompagnent les débuts de l’écologie. Ils soutiennent une entrée en politique qui n’allait pas de soi. Ils se déclarent en faveur du professeur René Dumont qui défend les idées écologistes à la présidentielle de 1974. Ils participent à la continuation de l’aventure électorale avec ses hauts comme les municipales de 1977 et ses bas comme les législatives de 1978.

Ils encouragent les grands rassemblements contre le pharaonique programme de construction de centrales à partir de 1975. Ils s’indignent contre la brutale répression de l’Etat qui fait un mort à Creys-Malville en 1977. Les petites annonces et le courrier des lecteurs se font l’écho d’un lectorat en quête de solutions pratiques à appliquer au quotidien.

Les contours d’une pensée écologiste autonome

En feuilletant les numéros du Sauvage, on voit s’affirmer progressivement une pensée écologiste autonome. Les journalistes du Sauvage issus des Amis de la Terre se sont d’abord sentis proches du Parti Socialiste Unifié (PSU) et dans une moindre mesure du PS. Puis, faisant le constat de leur incapacité à convaincre les socialistes, acceptant l’idée de listes écologistes à chaque élection, ils s’émancipent intellectuellement et politiquement.

- L’An 01 -

L’adversaire n’est plus la bourgeoisie mais les technocrates, ce n’est plus le capitalisme mais la société industrielle. Dans le même temps les écologistes, poussés par l’autre grand pôle militant, les « Alsaciens » (Solange Fernex, Antoine Waechter, Philippe Lebreton…) refusent l’affiliation à gauche. On écrit qu’il y a d’un côté les écologistes et de l’autre toutes les autres forces pro-nucléaire et nuisibles à l’environnement et donc à la société.

Le périodique s’intéresse à l’autogestion. Il s’ouvre à d’autres mouvements sociaux jugés compatibles avec l’écologie : le féminisme, le pacifisme, le régionalisme. Ceux-ci ont souvent des sensibilités et des demandes proches, constituent des listes communes à certaines élections. On trouve dans Le Sauvage la justification de ces rapprochements qui contribuent à former la base théorique de l’écologie politique, le seul de ces mouvements à s’installer durablement dans le paysage politique français par la création du parti Vert en 1984.

Difficultés financières

Tirant entre 20 000 et 40 000 exemplaires par numéro, Le Sauvage est le premier périodique écologiste. Il ne vend cependant pas assez et peu à peu, des économies doivent être réalisées sur la qualité du papier, les illustrations, le nombre de pages. La périodicité devient parfois trimestrielle alors que les rédacteurs voudraient un mensuel pour coller à l’actualité. L’équipe est réduite, un peu de publicité introduite. Alain Hervé tente de rendre le contenu moins intellectuel et plus pratique pour coller aux attentes de son lectorat.

Cela ne suffit pas et l’existence du Sauvage est menacée en cette fin des années 1970 où le climat social a cessé d’être favorable aux mouvements contestataires et alternatifs. En mai 1980 La Gueule Ouverte s’arrête. Claude Perdriel devient de plus en plus réticent à éponger les dettes du Sauvage. Il veut que celui-ci soutienne François Mitterrand en 1981. Le scrutin s’annonce serré, aucune voix ne doit manquer à la gauche. Toutefois, les écologistes présentent Brice Lalonde, issu de de la rédaction. Alain Hervé refuse d’appuyer Mitterrand, en cohérence avec la ligne défendue dans son trimestriel. Le Sauvage est fermé.

Les périodiques comme Le Sauvage et La Gueule Ouverte ont été des supports qui ont grandement aidé à la formation en quelques années d’une nouvelle famille culturelle et politique.

Cette émergence, lente aux yeux du militant mais rapide au regard de l’histoire, a été rendue possible par un bouillonnement de nouvelles idées et de débats féconds dans la période post-68. C’est ce mouvement, facilité par la presse écologique, qui rend celle-ci indispensable, hier comme aujourd’hui.

NB : On peut aujourd’hui lire des reprints du Sauvage sur www.lesauvage.org.

Source et images : Mathieu Albouy pour Reporterre

Mathieu Albouy est l’auteur d’un mémoire de recherche à Sciences-Po en 2013 sur Le Sauvage (1973-1980), un mensuel pionnier de la culture écologiste, sous la direction de Jean-François Sirinelli.


Lire aussi : Leur écologie et la nôtre

Ecouter par ailleurs : Pourquoi connaître l’histoire de l’écologie ?

lire aussi :
Rouvrir "La Gueule..."->http://castor.divergences.be/spip.php?article228]

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retour sur le mouvement qui a initié l’écologie politique

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[reporterre- le site de l’*ecologie >www.reporterre.net/]

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